Vous avez bien dit soixante ?

C’est ça. Soixante.

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A vélo, ça nous aurait paru peu, soixante kilomètres. Surtout que la piste est plate…

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… que la montagne au loin nous aspire…

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… et que ça nous aurait évité de crever de soif pendant les quinze premiers kilomètres. La configuration du coin nous évoque vaguement le col de Kargush, dans le Wakhan tadjike. Les pentes sont assez sèches et une large rivière draine ses boues noirâtres en contrebas de petites falaises juste assez hautes pour nous faire enrager.

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Malheureusement, nous n’avons pas nos vélos : voici le petit refrain que nous entonnons toute l’après-midi. Il n’y a personne pour nous entendre. Le trek de Maida Adyr au camp de base du Khan Tengri ne semble ni fréquenté, ni connu. A vrai dire, il est totalement ignoré. Nos bouquins de voyage ne le mentionnent guère. Nous l’avions juste plus ou moins repéré sur la carte.

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Pour aller chercher la montagne, il suffit de remonter la rivière, puis la moraine, puis le glacier. C’est pas sorcier.

En fin de journée, on croise trois types qui poussent un galop pour nous saluer. Ils nous présentent d’une part leurs chevaux, d’autre part ce qui semble être une kalachnikov (je m’y connais assez peu en mitraillettes) et enfin, ils nous offrent un petit lapin.

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On leur explique qu’au Butagaz c’est pas pratique et on leur rend. Peu de temps après, nous finissons par atteindre le petit goulet d’Al-Jailoo, où une poignée d’éleveurs se barricadent entre un enclos et une éolienne.

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On nous offre le choix entre dormir dehors, et dormir dedans. Nous prenons notre courage à deux mains et décidons de dormir dedans.

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Le couinement des souris, le chant des puces et les râles des champignons qui poussent toute la nuit sous les papiers peints nous empêcheront de fermer l’oeil.

Mais tant pis. Bonne option. Comme je pars chercher, le soir, de l’eau à la rivière, je trébuche un peu entre les buissons. Les piles de ma lampe frontale rendent l’âme. Je tâtonne. La lune se reflète dans l’eau claire, la nuit est calme. Je remplis mon bidon à la source lorsque soudain, les chiens m’entendent. Ils font du raffût. Les éleveurs aux abois sortent en trombe en poussant des cris hargneux, ils se dirigèrent vers l’enclos, je vois se rapprocher leurs lampes-torches et j’entends des clics de barillets.

– Heeeeeeeey ! Don’t shoot ! It’s me !
– %§£$#@!!! (un truc en kirghize)

Les types qui m’ont vu baissent leurs carabines et s’en vont m’expliquer que l’endroit est truffé de loups, volki, volki ! tiger, tiger ! me répètent-t-ils. Pas besoin de parler russe ou kirghize pour comprendre qu’ils ont eu aussi peur que moi… et qu’ils se font bouffer quelques chevaux de temps en temps… Bref. Même s’il y a plein de chevaux et de lapins… nous avons bien fait de dormir dedans.

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Apparemment il n’y a pas que des loups, mais nous avons été incapables d’identifier les traces ci-dessus. Visiblement ce n’est ni un oiseau ni un poisson ; notre science s’arrête là ; quelqu’un peut-il nous éclairer ?

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Je trouve un beau bois de licorne, chose extrêmement rare sous nos latitudes, ainsi qu’une meute de léopards des neiges tranquillement en train d’enrober du chocolat dans du papier d’alu, mais ils me demandent des roubles pour les prendre en photo. Donc pas de souvenir sur le blog…

En revanche, je ne manquerai pas de vous partager notre dernière trouvaille…

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… du génépi ! Le fin, l’authentique, le véritable génépi kirghize, florissant par bouquets et parterres entiers. Pour une fois qu’il ne pousse pas sur des vires inaccessibles, avis aux amateurs !

C’est à deux pas de chez vous. Il suffit de traverser l’Asie, d’obtenir un permis pour une zone frontalière, de marcher vingt kilomètres…

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… de traverser quelques rivières glacées…

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… d’affronter les loups, les licornes et les marmottes affamées…

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… de se laisser guider par l’arôme des herbes, subtil et fleuri…
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… et encore quelques dix kilomètres plus loin, vous finissez par atteindre la moraine.

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Oups ! Vous avez dépassé le génépi. Par contre, pour rejoindre le camp de base, vous n’en êtes qu’à la moitié.

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Vous constaterez donc avec effroi que ce blog est encore loin de se finir et qu’il nous reste plein de choses à vous raconter. Si je continue, je vais vous mettre en retard ; filez ! vous avez déjà dépassé l’horaire de votre pause-café.

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Trek du glacier d’Inylchek : Part II, la moraine au prochain épisode !!

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Le cadeau surprise

Cher lecteur, toi qui a suivi jusqu’ici notre aventure, pour te remercier de ta fidélité, notre expédition t’offre cette cerise sur le gâteau : le Tian Shan !!! Bonus ! C’est gratuit et ça se lit bien 🙂

Le Tian Shan, c’est ce massif montagneux et glaciaire situé tout à droite de la carte, à cheval sur la Kirghizie, la Chine et le Kazakhstan. Le Tian Shan est donc à l’Est du Kirghizistan ce que le Trans-Alaï est au Sud. Voyez-vous le Pic Lénine blotti tout en bas à gauche de la carte, contre la frontière tadjike ?

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C’est bon, vous y êtes ? Hé bien nous, on n’y est pas ; nous venons de descendre du Pic Lénine et nous avons 1400 kilomètres à nous taper pour rejoindre le Tian Shan. Alors merci qui ?

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Le Kirghizistan semble rempli de merveilles qu’il serait délicieux de découvrir à vélo. Hélàs ! Depuis que nous les avons lâchement échangés contre nos affaires de montagne, nos précieux compagnons de voyage se reposent à Bishkek, dans les locaux de Thermoking

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Pauvres de nous ! Les routes kirghizes sont en excellent état, les voitures, puissantes et robustes et les automobilistes qui nous acceptent à bord, complètement suicidaires. Alors voilà, on tente d’évaluer avec finesse et intelligence les risques que nous prenons en montagne, mais pour aller d’un massif à l’autre, nous remettons nos vies entre les tôles de cercueils ambulants qui cherchent à toute barzingue un raccourci pour le paradis.

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Malgré les troupeaux de moutons et de chevaux qui encombrent la chaussée, les bolides filent sur les lacets de montagne à la même vitesse que les rafales de vent sur l’arête du Lénine. On en ressort secouées : les paumes moites, les dents limées. Les ongles rongés bien ras. Nous perdons trois litres de sueurs froides entre Sary-Tash et Karakol…

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… que l’on se fait un plaisir de récupérer dès le premier marché ! Aaaaaaah… connaissiez-vous vraiment le goût des vitamines ?

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Pour nous, le Tian Shan, c’est davantage que la cerise sur le gâteau 🙂

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Dans un élan d’improvisation total et avec les maigres moyens de communication dont nous disposons, nous raflons au passage quelques vivres sur les étals, deux ou trois topos du Khan Tengri, un bulletin météorologique, un aperçu de l’endroit vers lequel on se dirige au CBT (office du tourisme) de Karakol…

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… une carte du massif au 1:100 000e, un bon plan pour le rejoindre en jeep et même – comble de la débrouillardise et pour seulement 3€/kg – un hélico pour nous faire expédier quelques kilos de nourriture au camp de base, à soixante kilomètres du point de départ de notre trek ! Hihihi 🙂

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Le seul truc qui manque, c’est – vous allez rire – une autorisation administrative. Hé oui, il faut un permis pour entrer dans la zone frontalière… Les Kazakhs et les Chinois semblent un peu sur les nerfs au sujet de leurs frontières depuis quelques années et même au Kirghizistan, la zone est sous surveillance.

Un permis ! Ca faisait longtemps. D’ailleurs, le bureau censé les délivrer à Karakol a cessé de le faire depuis quelques jours. Ca vous rappelle des souvenirs ?

Comme nous n’avions pas le temps d’attendre, nous y sommes allées quand même. Au poste de contrôle d’Engilchek, après cent cinquante kilomètres de piste en 4×4, nous avons essuyé la goutte de sueur qui roulait le long de nos tempes et nous avons présenté, l’air de rien, nos soit-disant permis pour la zone frontalière…

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Le soldat en poste les a réceptionné, et pendant qu’il s’évertuait à déchiffrer nos patronymes en alphabet latin, notre chauffeur, lui, a bien remarqué que c’était les permis du Pic Lénine. L’oblast n’a rien à voir, mais il a juste sourcillé, il s’est contenté de nous observer du coin de l’oeil en tirant sur sa cigarette, et il n’a rien moufté.

On a relâché les muscles des mâchoires, réussi à sourire sans trembler et tout s’est très bien passé.

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En quête d’élégance

Je ne saurais que trop vous recommander la lecture du blog de Zab. Elle résume, en quelques mots, l’état d’esprit que nous partagions en laissant derrière nous le Pic Lénine invaincu, ce matin du 21 juillet.

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Une expédition, comme beaucoup d’aventures, commence souvent par l’observation d’une simple photographie, par une discussion dans un refuge, par la lecture d’un récit. La montagne est gravie une première fois à ce moment là ! Fantasmes, craintes, rêveries, tout ces éléments sont moteurs de prudence autant que de motivation. Lors de l’expédition, ces projections de l’esprit cèdent la place à l’organisation, au pragmatisme et aux réalités du terrain.

Une expédition, c’est donc d’abord une ligne conductrice. De cette direction empreinte de valeurs, d’envies et d’élans, l’on n’a de cesse de s’échapper, pour s’autoriser à aller où notre regard s’est posé, où nos yeux ont brillé, où notre cœur s’est emballé. Etre en montagne, c’est avant tout regarder avec les yeux, avec le coeur, avec tout le corps.

Zab

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Après l’échec de notre ascension de cette nuit, nous collectons nos affaires au camp 2 et rebroussons chemin jusqu’au camp 1, vers 4100m. De là, nous scrutons la montagne pendant des heures, perplexes. Une nouvelle tentative sur cet itinéraire, très fréquenté, ne nous inspire guère : compte tenu de notre bonne acclimatation et des maigres enjeux techniques de la voie normale, la « solution » de celle-ci serait… une bonne fenêtre météo.

Nous aimerions jouer un peu sans y laisser des doigts. Trois kilomètres plus haut, sur l’arête, le vent arrache toujours aux corniches des tourbillons de glaçons pailletés. Il faudrait faire preuve d’un excès de témérité pour s’engager cette semaine sur la route des crêtes que nous avions imaginée. Mais peut-être existe-t-il, sur cette montagne, un itinéraire ignoré, sympa, élancé, un tantinet ludique, où l’on gagnerait le sommet à coups de finesse, d’endurance et d’engagement technique ?

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L’autoroute exclue de nos plans, le Lénine a des airs de citadelle. Des pans de glace vive soutiennent la face nord au-dessus de 6500m. A travers ces pentes propices au plaques, la voie alternative de Lipskins rocks s’élève, hésitante, entrecoupée de résidus d’avalanches. Les larges contreforts du géant sont boursouflés de séracs et de glaciers suspendus. Nous remarquons, sur les acolytes du sommet, quelques lignes débouchant sur d’énormes corniches très incertaines.

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Pendant des heures, nous cherchons une solution élégante… en vain. A moins d’aimer la roulette russe, l’on ne risquerait pas sa viande sur de telles entreprises.

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Comme nous sommes bien en avance sur le timing, il nous reste un peu plus de deux semaines pour faire de la montagne au Kirghizistan. Juste assez pour se téléporter dans un massif plus riche, plus vaste et tout aussi largement inexploré.

Vous voyez à quoi on pense ?

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Accolés contre la Chine, à l’autre bout du Kirghizistan, deux autres 7000m règnent sur une armée de cîmes. Nous tournons notre dos au massif du Trans-Alaï, qui ne nous inspire plus guère, et regardons ensemble vers un nouvel écrin de découvertes : le Tian Shan…

Tian Shan ! Epancheras-tu notre soif d’exploration ? Allons voir à quoi tu ressembles !

Quand on vous dit qu’il reste toujours des montagnes à conquérir !!! De l’enthousiasme, du coeur, de l’élégance…

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… comme disait le grand maître…

On ne fait pas de l’alpinisme par obligation,
On le fait par amour.

 Patrick Berhault

Le demi-tour

Le temps d’avaler une barre, je piétine au milieu du camp 3 pour souffler sans me refroidir. Bourrasques. Grésil. Ce n’est pas un temps à se promener en montagne. Mon altimètre s’est engourdi autour de 6100m ; l’horloge de ma montre ne s’est pas beaucoup rapprochée des cinq heures. Espace-temps surgelé. Soudain, une silhouette tombe nez à nez sur moi.

– Vio c’est toi ?
– Zab ! Qu’est-ce que tu fais là ?
– Y’a un vent de malade ! C’est pas un jour à s’aventurer sur l’arête ! Demi-tour !

Inutile d’essayer de répondre, mes pommettes sont gelées. J’articule quelques onomatopées d’une langue de glace entre mes joues de banquise. Le vent forcit chaque seconde. Au milieu du camp 3, deux bonhommes engoncés dans des vestes en duvet s’extraient gauchement de leur tente. Nous sautons sur l’occasion.

– Can we use your tent for a couple of minutes ?
– Of course, go on ! Just make sure you leave it when we come back !

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Bien sûr qu’on vous la rendra, les gars 🙂 On profite juste de votre abri pour se dégeler les doigts de pied.

Vautrée sur leurs sacs de couchage, j’écoute Zab qui, tout en se frictionnant les orteils, me raconte, tout-à-fait secouée, la force de ce vent qui la faisait décoller.

– … et chaque bourrasque te déporte ! A chaque pas que tu fais de travers, sur cette arête, tu te dis que c’est le dernier ! Il y avait certaines rafales d’au moins cent vingt kilomètres-heure ! Un truc de f…

Pas le temps de finir : les polonais sont de retour. Fracas de crampons et de piolets devant le perron. Une rafale polaire s’engouffre avec eux dans la tente. Abasourdis et tremblottants, les cheveux en pétard, la veste couverte de flocons givrés, ils n’ont pas tenu dehors cinq minutes. Nous évacuons.

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Le Lénine ne veut de personne, ce matin.

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On ne lui en veut guère, ni à lui ni au vent qui tranche dans le vif de nos espérances. On a beau avoir toute la volonté du monde, il arrive que le souffle au sommet soit le plus fort, et que la voie de la sagesse soit celle qui redescend.

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Ici, ailleurs… il restera toujours des montagnes à conquérir.

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Avec la descente, nous retrouvons ensemble l’oxygène, le calme de la face Nord protégée du vent, le sang au bout de nos doigts.

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Nous renouons avec le jour, aussi. L’aurore clémente ravive les astres congelés. L’horizon se met à fondre… Le soleil répand goutte à goutte ses lumières, dégouline sur des filaments de nuages…

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… inonde l’espace de ses rayons embrasés.

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Heureuses soient ces aubes qui nous accueillent plus riches que la veille, chargées d’expériences, d’explorations, de tentatives nouvelles, et plus vivantes que jamais.

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Je ne regrette rien. j’ai joué, j’ai perdu. C’est dans l’ordre de mon métier. Mais, tout de même, je l’ai respiré, le vent de la mer. Ceux qui l’ont goûté une fois n’oublient pas cette nourriture. N’est-ce pas, mes camarades ? Et il ne s’agit pas de vivre dangereusement. Cette formule est prétentieuse. Les toréadors ne me plaisent guère. Ce n’est pas le danger que j’aime. Je sais ce que j’aime. C’est la vie.

A. de Saint-Exupéry

Le push

Pic Lénine ! Nous avons mis un mois pour venir à ta rencontre et cette nuit, nous marchons vers ton sommet.

Il est deux heures et demie lorsque nous franchissons le premier mur et déjà, Zab s’est retournée dix fois pour m’attendre. Mon rythme est tranquille, enfin, soutenu pour moi… Le sien est soutenu, enfin, tranquille pour elle 😉 Nous évoluons à proximité l’une de l’autre, non-encordées : sur l’épaule large qui mène vers le Camp 3, il n’y a ni crevasse, ni corniche. Nous sommes plus « light and fast » que jamais, légères et rapides, avec un peu à boire et un peu à manger. Tout notre bivouac est resté au Camp 2. Notre objectif : monter au maximum. Puis, tout redescendre.

A l’inflexion de la première bosse vers 5600m, échauffée, je me cale sur ce joli petit mouvement de balancier qui ne me demande point d’effort et m’encourage de sa régularité d’horloge normande. La montagne, d’ailleurs, est un sport de normand. On fonctionne à l’économie.

– Ca va toujours ? me crie Zab.
– Ca va super !

C’est vrai que ça va super. Nous approchons des six mille mètres et nous respirons bien. Hier soir, je n’en aurais pas donné ma main à couper. Surprise par une migraine à une altitude à peine plus élevée que nos derniers cols à vélo, je ravalais ma frustration : qu’il s’agisse d’un MAM, de la soif ou du rayonnement écrasant du soleil de la veille, entre toutes les causes possibles, l’une d’elles ne me laissait guère le choix. Je m’étais endormie avec la certitude d’avoir à redescendre dès l’annonce des premières clartés.
Et puis trois heures plus tard, le réveil a sonné. Nous avons ouvert les yeux sur la couche de givre qui tapissait l’intérieur de la tente et je constatais, épatée, que ma migraine avait véritablement, totalement, disparu.
Ainsi, quittant sur la pointe des crampons le camp assoupi, nous sommes élancées à l’assaut du Lénine.

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La nuit s’est épaissie entre Zab et moi. Je garde en ligne de mire sa frontale qui se fait plus petite, là-haut, sur la bosse. Il s’agit de surveiller aussi la brume qui recouvre le camp 2, bien en-dessous de nous, pour ne pas qu’elle enveloppe d’un seul coup la face Nord et me prive de ma coéquipière. Mais la menace ouatée s’évapore. En revanche, le polystyrène glisse sous les crabes et pour chaque pas en avant, il faut rendre un demi-pas en arrière. Neige dure, soufflée. Le vent s’est levé. Il arrache aux surfaces froides des poignées de grésil qu’il nous jette en pleine face. Il faut affirmer ses pas à l’encontre du vent. Entre deux bourrasques, on a le temps d’ajuster la position du menton sous le col de la doudoune, de corriger l’angle de la capuche. Un coup d’oeil à la montre attachée sur mon sac : -29°C. Tout de même.

Comme elles sont loin, les suées du col de Kargush. Les heures caniculaires de Dushanbe. Les sources chaudes de Garmshashma… Les souvenirs de la route me reviennent en mémoire. A chaque pas que je pose dans la neige glacée, j’offre un battement de coeur pour le Tadjikistan. Pic Lénine… Nous avons traversé à vélo un pays entier pour te rendre visite. Nous avons, lentement, apprivoisé tes flancs, nous avons effleuré ton socle et rencontré les habitants des plaines que tu domines… Quelle aventure !

Il apparaît que chaque mètre parcouru à vélo était un mètre gagné contre notre ignorance, contre nos peurs, contre nos résistances. Un mètre de plus, sans doute, vers la connaissance, la générosité de nos hôtes, l’énergie de l’équipe. Il en va de même pour le combat que l’on mène sur cette pente gelée à l’encontre du vent. Comme nous nous élèvons sous le ciel étoilé, le moindre pas nous arrache aux abîmes. On n’avance pas bien vite dans cette neige qui se joue des crampons et contre cette limaille qui nous gifle le visage, mais chaque mètre en avant reste une victoire sur nos obscures profondeurs. Bienheureuses ces abîmes, bienheureuses ces profondeurs, infinies réserves de force et de courage, qui nous donnent l’inexorable énergie d’avancer.

C’est donc tout cela qu’il faut prendre à la fois. Le voilà, le 7000 qu’il nous faut conquérir : allons donner à nos vies un peu de latitude, un peu d’amplitude, un peu d’altitude…

Je marche entre les allées du Camp 3. En l’honneur de cette petite conquête, je sacrifie une barre de céréales. Brève pause contemplatoire avant d’attaquer la suite. La nuit pèse encore de tout son poids sur la montagne. La lune est rêveuse et légère. Les toiles claquent ; le vent les écrase. De petites congères se forment autour des tentes endormies, autour de mes pieds glacés, autour de mon nez qui coule. Au-dehors, ici, personne ; au-dedans, sûrement, un tas d’alpinistes effrayés qui hésitent à sortir…

Au loin, sur l’arête, la frontale de Zab a fait demi-tour.

Ambiance funeste

Au Camp 2, 5240m, une soixantaine de tentes s’agglutinent sous un pilier rocheux. Elles se sont fait méchamment bousculer par la tempête cette nuit. Pour nous qui arrivons au lever du jour, l’endroit semble bien protégé, à cela près que notre tente, dressée à la périphérie du village de toile, jouxte de profondes crevasses.

Crevasses sans fond, si proches de la tente que quand on papotte… ça résonne 🙂

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Nous sommes au coeur d’un amphithéâtre enneigé blotti contre la face Nord. L’endroit est surnommé « the frying pan« . Toute la journée, nous cuisons à petit feu.

On s’occupe en jouant les anthropologues. Le camp 2 est un excellent terrain d’observation de l’alpiniste plus-ou-moins averti en milieu naturel. L’on vient sur cette « voie normale » des quatre coins du monde et il y a un côté énergisant à voir chacun donner, pour un même objectif, le meilleur de soi-même. Se cotoient ici les courageux alpinistes-d’un-jour, les candidats de la Lenin Peak Race, les sportifs originaux montés à ski de randonnée…

Dès le début de l’après-midi, la chaleur accable les retardataires. Nous encourageons des cordées lentes, sensiblement affaiblies ou malades, excessivement chargées…

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Le Mal Aigü des Montagnes frappe un peu au hasard. Nous sommes loin de tout connaître en matière de MAM, mais le spectacle nous déconcerte. De même que beaucoup de non-plongeurs savent qu’il ne faut pas remonter en surface plus vite que les bulles, beaucoup de non-alpinistes se doutent bien qu’il faut absolument redescendre en cas de signes évidents de mauvaise acclimatation : migraines, manque d’appétit, insomnies, nausées…

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Pourtant, aux abords de notre abri, quelques groupes hagards s’agenouillent auprès de la dernière crevasse (notre crevasse !)… Les polonais trébuchent, une japonaise tient sa tête entre ses mains, nos deux voisins allemands vomissent leur petit-déjeuner. Ce qui serait beau, se dit-on, serait que nous conquérions cette montagne tous ensemble. Nous aimerions voir cette mosaïque internationale célèbrer une victoire commune au sommet… (c’est Lénine qui serait content !!! Hum). Mais il semble que les schémas d’acclimatation pratiqués ici épuisent les prétendants plus qu’ils ne les accompagnent.

Cette cordée aperçue à deux cent mètres il y a trois heures, vient seulement d’atteindre la fin de la trace…

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Certains s’entêtent ici depuis plusieurs jours en espérant, dans cette attente fatale, faire disparaitre leurs symptômes… Mais en restant sur place, en dormant, ou pire : en allant plus haut, on ne soigne pas un MAM apparaissant. On l’aggrave ! Le risque d’oedème pulmonaire/cérébral est réel, même sous Diamox.

Les informations sur le MAM et les pathologies d’altitude sont largement disponibles sur Internet (voir liens ci-contre). Pourquoi tant de gens, au Camp 2, ignorent ces recommandations ? Certaines agences proposent-elles un rythme inadéquat ?

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En début d’après-midi, dans la pente raide qui domine le camp, une poignée de personnes assurent à l’épaule la redescente en bout de cordes d’un homme inconscient, allongé dans un civière. MAM, malaise, accident ? Nous discutons avec des alpinistes qui peuvent encore parler (!) et apprenons que deux Espagnols ont tout récemment disparu de l’arête. Le vent, parait-il, est féroce… Il y a eu la tempête… et personne ne semble avoir atteint le sommet depuis des jours.

Et puis, il y a cette tente voisine de la notre, désertée depuis quelques jours… Brrrr…

Pour ne pas nous laisser gagner par cette vague de morosité, nous faisons un peu bande-à-part ! Nous allons explorer les environs, quatre-cent mètres au-dessus du camp, afin de parfaire notre acclimatation. Le pouls lent, la respiration régulière, la jambe sautillante et l’esprit vif : tout va bien, nous sommes en grande forme. Rien n’entame notre optimisme !

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En fin d’après-midi toutefois, c’est pendant que nous contemplons, rêveuses, l’immense face Nord du Pic Lénine, que subitement nos regards s’y figent. Là-bas, entre les zones de glace, loin, très loin de l’arête sommitale, nous apercevons les formes…

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… des deux jeunes surfeurs hongrois qui, hier, paraît-il, ont manqué à l’appel. Le camp est alerté. Il n’y a pas d’hélico pour eux, si haut. Leurs corps seront récupérés le lendemain par une équipe de secours. Nons songeons, amères, que la montagne tranche les vies de trop d’entre ceux qui avaient encore tant à dire, tant à donner.

La nuit, vers onze heures, c’est-à-dire deux heures avant notre réveil, nous sommes dérangées par des voix enjouées qui nous parviennent des tentes de l’étage du dessus. J’entends les fêtards crier « vodka ! » au milieu d’un tintement de verres ; leurs rires couvrent les râles de notre voisin qui vomit encore.

Le Pic Lénine, ce sommet de 7000m le plus gravi au monde et sans difficulté technique particulière n’a rien de « facile« . Nous étions juste venues sur cette voie normale pour continuer de nous acclimater, mais l’ambiance nous révulse : dans quel genre d’endroit sommes-nous ? Quel est, pour tous ces gens, le sens d’une telle ascension ?

Retrouvailles

Je sais que la montre a sonné. Je le sais ! mais j’étouffe ses derniers échos dans les plumes de mes rêves. Zab, of course, est déjà sur pied.

– Vio ! tu l’as mis où, le briquet ?

Nous nous arrachons aux moelleuses profondeurs de nos Valandré pour avaler un thé qui sent la chaussette : les gourdes que l’on conserve au fond du duvet sont les seules qui ne gèlent pas. Puis, subitement, nous glissons vers les étoiles. A deux heures du matin, j’ai oublié mon envie de sommeil. La brusque sonnerie du réveil n’était qu’un appel à la continuité. La nuit cristalline nous aspire, car c’est debout qu’il faut vivre ses rêves, le nez dans l’air glacé et les crampons aux pieds. Nous nous élevons seules sur les pentes du Lénine, laissant derrière nous, au fond d’une mer de brumes, le vaste archipel du Camp 1 endormi.

La montagne porte les traces de la multitude. Le pic Lénine est fréquenté : un vrai Mont-Blanc des Russes… Une planche verglacée enjambe une crevasse. Une échelle est jetée en travers d’une autre. Nous nous prenons les pieds dans une corde fixe qui n’a rien à faire là, sur une pente de neige à 35°.

– Il y a l’air d’avoir foule en journée !
– … ouais !
– C’est presque dangereux ces cordes fixes ! Tu imagines quand il y a du monde ? Des types vont tirer dessus pendant que d’autres les relâchent, et puis, je te parie que certains montent avec des poignées bloquantes…
– … mmh.
– Vio, tu ne dis plus rien ?
– … rhâââaaa…

Au-dessus de cinq mille mètres, je n’ai de souffle que pour des onomatopées. Zab, elle, me fait tranquillement la conversation. La situation me fait sourire. J’ai encore des progrès à faire en matière de petits pas : comment économiser deux fois plus tout en grimpant deux fois plus vite ! Mais la neige croustille et nous croquons l’instant. Nous avons rapidement tourné la page : hier encore nous nous demandions comment, désormais, survivre sans vélo ; à présent, c’est certain, il est juste impossible de nous passer de montagne.

Les neiges se couvrent d’une pâle fluorescence. On devine l’aube, à la poudre rose dont se farde l’horizon. Les étoiles, une à une, s’éteignent. Notre regard vogue sur le fil des crêtes, poursuit l’ondulation des lignes. C’est un mouvement qu’on aimerait suivre longtemps, celui des pentes alpines faites de pureté et d’élan.

Mais le vent se lève et se met à courir le long de la face Nord, cryogénique, dès le lever du jour : un gros vent bien froid, épais, arctique, celui qui, d’un souffle, congèle les joues et givre les sens. Jusqu’à l’arrivée au Camp 2, nos pensées tournent en rond : garder les doigts au chaud – bouger les orteils – plisser les yeux pour ne pas les perdre.

Garder les doigts au chaud… bouger les orteils…

Avancer.

Montagne ! Nous sommes contentes de te retrouver.