Lorsque la route s’arrête… tout commence !

Notre blog se termine ! Nous concluons six semaines d’aventures en Asie Centrale par une magnifique ascension, doublement récompensée par les points de vue que l’on y cueille et par les applaudissements chaleureux d’un soleil frénétique.

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Nous ne connaissons pas le titre du spectacle (les alentours ne sont pas répertoriés…) et avant de l’entrevoir, nous nous faufilons dans une série de coulisses…

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… dans les coursives d’une forteresse où les rayons du jour n’osent pas s’aventurer…

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… dans les recoins hasardeux d’escaliers dérobés…

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… jusqu’à atteindre la rampe des projecteurs ! 🙂

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Le spectacle est de toute beauté ! Un véritable concerto des cîmes.

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Des orgues de neige jouent leurs mélodies radieuses, les iceflutes ciselant des arêtes majeures célébrent en fanfare la délicieuse fraîcheur des immensités.

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Même le champ de débris gigantesque où repose le camp de base nous parait, vu du ciel, dégager une belle harmonie. Voilà pourquoi il est souvent doux de prendre de la hauteur… Take the big picture !

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Nous saisissons là-haut ces instants où le coeur se suffit à lui-même, tambourinant, rempli de l’extase de vivre. Pourvu que nous ne cessions jamais de contempler ces instants de chance, de nous nourrir des silences…

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… de profiter de ces instants magiques où toutes les cellules du corps vont dans la même direction.

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Quand on a vraiment un but, les jours ne se ressemblent pas. Il n’y a plus de quotidien ; plus rien qu’une immense trajectoire tendue.

N. Bouvier

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Avant de conjuguer au passé nos souvenirs de voyage, il s’agit d’explorer au maximum, de tout donner, de profiter à fond !!!

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Comment revenir en ayant gardé de l’énergie pour soi ?

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Et puis comment résister à cette géniale attraction magnétique ?

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Mais voilà arrivé le moment de laisser derrière nous cette aventure. Le camp de base nous attend : pas celui qui repose à 4000 mètres sur un pierrier mouvant, austère, froid, éphémère, écartelé par les glaces des Monts Célestes du Kirghizistan…

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 … mais celui qui nous attend chez nous, peuplé des têtes qui nous manquent 🙂 et d’où nous pourrons développer de nouveaux rêves et de nouveaux projets !

Quant à vous, cher lecteur, restez en éveil… Soyez inspirés… Inventez votre trace… et partagez-nous, à votre tour, vos aventures !

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Interprètes

Durant les quelques matins qui succèdent à notre visite infructueuse du géant Pobeda, nous nous aventurons vers des sommets sans nom. Ils s’élèvent, débonnaires, autour de notre camp de base et puisque leur familiarité se précisait, nous ne pouvions manquer d’aller faire connaissance avec nos voisins.

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Ainsi, nous partons apprivoiser ces imposants mastodontes. On se surprend à les tutoyer. Ils ont beau apparaître étrangers, il parlent, au fond, le même langage que les pics de chez nous…

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Les piles d’assiettes qui croustillent sous nos semelles ne sont pas sans nous rappeler le terrain de l’Oisans !

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Il est beau ce terrain : délité, voire très délité… La montagne fait un bruit de vaisselle brisée ! On évolue sur un champ de bataille millénaire, un sanctuaire où s’affrontent des forces qui nous échappent.

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Chaque petit débris de schiste qui nous reste entre les doigts est une écaille de planète, le fragment élémentaire d’une gigantesque croûte tellurique.

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Et nous, minuscules fourmis dans ce dédale improbable, nous oeuvrons lentement vers la lumière…

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De sauts de cabri en goulets glacés, l’ascension est fastidieuse, mais ludique.

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Ni kairn ici, ni marquage, bien sûr, seulement des jalons imaginaires dictés par notre instinct.

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Et lorsque l’on s’aventure dans le brouillard, c’est à nous d’éclaircir le chemin !

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Les arêtes déroulent, variées et rebondissantes: d’abord, l’univers minéral…

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… puis, l’ambiance bleue et blanche du réfrigirateur. Les corniches appellent à taper le glaçon. Ca nous manquait un peu.

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Nous sommes à près de 5000 mètres et toujours, plus loin, une nouvelle crête nous appelle, un nouveau mètre nous entraîne. Jamais tout-à-fait rassasiées, c’est la montagne qui nous avale : nous nous laissons aspirer !

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L’exploration de voies non topographiées nous enchante. Nous prenons davantage de plaisir à explorer ces sommets annexes qu’à engager notre chair sur une voie normale trop parcourue. A chaque pas, nous avons la sensation que le monde s’élargit. A chaque pas, il nous semble faire ce saut vers l’inconnu dont on revient grandi.

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Malgré son étrangeté, un dialogue se développe entre la montagne et nous. C’est sur ces itinéraires improvisés que l’alpinisme devient un art…

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… non pas pour les techniques qu’on y développe, mais pour le langage qu’on y invente. Les territoires alpins nous invitent à nous exprimer pleinement, deviennent une scène, une toile, le cadre sans limite où nous réalisons notre plein potentiel.

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La montagne se transforme en terrain d’expression. Elle nous invite à lire ses signes, à y laisser nos empreintes et à donner aux choses un sens nouveau.

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Pour tous ceux qui, dans ces montagnes, ne voient que des blocs de glace ou des tas de cailloux, nous aimerions en devenir les interprètes.

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Si c’était à refaire, je donnerais du prix aux choses ; non pour ce qu’elles valent, mais pour ce qu’elles représentent.

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Et puis, vous aurez deviné que l’on aime bien, finalement, sortir des cases, quitter notre zone de confort, s’essayer à de nouveaux repères, oublier ce qu’est l’horizontalité, la verticalité. Sur les plus beaux itinéraires, la ligne droite n’existe pas.

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Le véritable tour d’équilibre, c’est cette évolution sur le fil, à la frontière entre les mondes connus et inconnus, à la conquête de points de vue, à l’endroit même où s’ouvrent les perspectives nouvelles.

L’équation

En montagne comme ailleurs, l’univers infini des possibles nous comble d’enthousiasme, mais le temps qui nous est compté nous soumet à la torture du choix.

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On fait ce qu’on peut !
intelligence

Nous naviguons au royaume des incertitudes. Rien n’est immuable : ni le ciel bleu, ni même le sol fait de glaces éphémères. Dans ce contexte mouvant et périlleux, il s’agit de décider finement de quelle manière placer ses pions sur l’échiquier de la chance. A nos frénétiques élans d’exploration, nous mêlons donc nos pronostics.

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Pour réussir à nous placer au bon moment au bon endroit, en plus de notre flair météorologique, nous devons jeter dans la balance, en bouquet, le nombre de jours qu’il nous reste…

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… le temps nécessaire pour traverser un glacier ou atteindre un camp…

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… la durée escomptée de la redescente…

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… la fatigue, l’acclimatation, la gestion du nombre de sachets de soupe et du stock de nouilles chinoises…

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… et enfin, les jours de passage aléatoires de l’hélico censé nous alléger, au retour, d’une partie du matos.

Mélangez le tout et vous obtenez un noeud d’équations, d’inconnues, de risques pondérés, de facteurs et d’opportunités. Vous évoluez, en réalité, complètement dans le brouillard, à la recherche de la juste montagne sur laquelle lancer l’assaut.

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Méthodiquement, vous tâchez d’isoler les paramètres sur lesquels il vous reste une emprise.

Cela vous incite à tout mesurer : la distance, le dénivelée, la durée des communications qui grignotent exponentiellement la batterie du téléphone satellite, le poids de nourriture emportée dans les sacs (compromis entre rapidité d’évolution et rapidité d’épuisement), etc.

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Ce qui m’amène à souligner l’étrange paradoxe auquel nous sommes voués. Lorsqu’on désire l’infini, on en vient à tout mesurer, tout compter, tout fractionner, jusqu’à s’attrister de l’exiguïté des choses, de l’insuffisance de notre être et de la vanité de nos moyens.

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Pourtant, en y regardant de plus près, on s’étonne de la nullité de certains paramètres sur lesquels on croyait pouvoir compter. Le contrôle de la date de fin, par exemple. La tentative de modification de celle de nos billets d’avion reste d’ailleurs, pour nous, un cuisant échec.

En revanche, à mesure qu’on progresse, on se surprend à découvrir des marges insoupçonnées, largement extensibles : la fatigue que l’on oublie en marchant, l’élasticité de notre estomac rétractable, le caractère finalement supportable de la douleur causée par cette maudite chaussure qui scie la malléole, la vitesse à laquelle nous serons capables de redescendre 60km de moraine pour attraper l’ultime jeep au tout dernier moment.

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Connaître nos forces ne nous aide en rien à résoudre cette équation multidimensionnelle de façon continue et quotidienne. Elle devient vite notre principal sujet de réflexion et de conversation. Plongées au milieu de magnifiques montagnes, nous passons notre vie à nous demander ce que nous allons en faire.

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Qu’importe ! C’est dans l’action qu’on progresse. A un moment, il faut se lancer !

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Et puis surtout, l’intérêt de cette expérience, c’est de développer une tactique commune et cohérente. Les ressorts de l’action se trouvent dans le collectif. Ce que l’une ne voit pas, l’autre le perçoit. Le flair de l’une corrige l’inattention de l’autre. Les décisions se fondent sur l’expression du ressenti, sur les perceptions partagées. Chacune trouve son poids dans l’équipe.

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Il s’agit, ensemble, d’adopter un état d’esprit vif qui nous maintiendra toujours prêtes à saisir la balle au bond. Lorsque la météo s’assombrit, lorsque l’optimisme de l’une vacille ou que la forme de l’autre s’altère, voilà qu’il devient possible de s’alimenter de façon positive, éclairée, enthousiaste et précautionneuse.

Un peu à la façon de deux alpinistes évoluant sur le fil d’une arête, où chacun reste à l’affût des imperceptibles tensions du brin de corde, dans le but de rectifier, avec finesse, les faux pas à venir.

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Infinité, passion, enthousiasme, intelligence, décision, action, écoute, équilibre… Qui parlait de l’insuffisance de l’être ?

Montagnes russes, roulette russe

Au camp 1 du Pobeda, deux anglais se joignent à l’archipel des rescapés du brouillard. On papote, ils sont sympas, on apprend qu’il ne leur reste que ce sommet à conquérir pour décrocher leur Snow Leopard et puisqu’ils redescendent dormir ce soir au Camp de Base…

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… nous sommes invitées à squatter leur immense tente jusqu’au lendemain. L’aubaine !

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Pourtant, en se tassant, il y aurait eu de la place pour tout le monde 😦 Mais lorsque les duvets sont humides et les matelas mouillés, comment refuser le confort de cette suite impériale ?

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Aux anglais qui repartent, succèdent nos amis iraniens. Il leur aura fallu l’après-midi pour remonter tout le glacier, chargés de quarante kilos supplémentaires de boeuf stroganoff. Les provisions de pain, de nouilles et de pistaches ont failli passer à la trappe avec les iraniens eux-mêmes, lorsque l’un d’eux s’est enfoncé jusqu’à la taille dans la dernière crevasse avant le camp.

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Malgré l’absence de corde entre eux, tout va bien, tout le monde s’en est sorti. On a eu peur pour le stroganoff, clé du succès pour ces deux courageux qui dérouleront ces prochains jours leur méticuleux plan d’attaque du Pic Pobeda.

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Il y a, sur ce même itinéraire, quelques antécîmes se rapprochant des 7000 mètres. Comme les English gentlemen nous ont également prêté leurs poignées Jumar jusqu’au surlendemain (on a un peu papillonné des cils), nous sommes libres d’aller faire un peu de tourisme aussi haut que possible, dans la mesure de la marge dont nous disposons…

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… fonction du temps qu’il fait, du temps qui passe, de l’importance de notre exposition aux 4F* et du nombre d’avalanches de poudre et autres chutes de séracs qui dérangent, cette nuit-là, notre sommeil. Mais il n’y a cette fois ni vent, ni craquement de crevasse ; nous écrasons fermement quelques heures.

Au petit matin, nous nous élançons donc à notre tour sur la voie normale du Pic Pobeda. Autant vous dire que ça nous démangeait 😉

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Nos iraniens qui transportent aujourd’hui une partie de leur bivouac vers le Camp 2 progressent péniblement. Filant à pas légers, nous les enrhumons sans le vouloir pour seulement mieux faire demi-tour une heure plus tard, refroidies par l’exposition démesurée de ce tronçon d’itinéraire.

En effet, après un raidillon encombré de coulées d’avalanches, la trace vient narguer, sur cent mètres de traversée et trois cent de dénivelée, une armée de sentinelles de glace aux aguêts. Les séracs suspendus sur tout le pourtour de ce cirque sont gros comme des immeubles et ne nous inspirent pas.

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Nous restons scotchées sur cet improbable itinéraire. Il s’élève, impassible, tel un raide escalier, pourvu d’une rampe de cordes fixes et ne présentant pas de difficulté particulière. Mais son exposition est absurde. Comment une voie normale peut-elle serpenter si longtemps parmi des séracs en sursis ? Comment s’y risquer sans engager la chair ?

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Trois jours auparavant, une avalanche meurtrière arrachait une poignée de cordées aux pentes Sud du Khan Tengri, à moins de quinze kilomètres. Un alpiniste y est resté. Huit jours avant la fin du voyage, nous ne prenons pas l’alerte à la légère.

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Nous repensons au joli spectacle des aérosols dévalant la Face Nord au petit déjeuner et révisons nos plans.

Pendant que nous scrutons les environs à la recherche de sommets sympas, nous ne tarissons pas d’observations incrédules sur la pratique de l’alpinisme au Kirghizistan.

Le style nous étonne : équipes évoluant non-encordées sur des champs de crevasses, itinéraires peu techniques mais excessivement exposés aux risques objectifs, expéditions lourdes, portage important… Autant d’habitudes qui sont très éloignées de nos repères habituels. Voilà une approche qui correspond peu à notre philosophie…

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…Le plaisir est-il au rendez-vous ?

* Les 4F : la Faim, le Froid, la Fatigue et la Foif.

Au pied du Pobeda

En ce dernier jour de juillet, nous avons pris le large, attirées par le Sud.

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Ne croyez pas que nous cherchons des cocotiers. Au contraire. Ce sont les grandes faces Nord qui nous attirent. Le désir magnétique nous entraîne à travers un immense dédale blanc : dans ce nouveau labyrinthe, nous nous laissons guider par l’instinct.

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L’ambiance glacée et moite inviterait plus au cocooning qu’à la promenade dominicale. On s’est fait violence pour sortir, et nous traînons nos humeurs maussades jusqu’au coeur des brumes.

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A leur lisière, fier et inconquis depuis plus de deux ans, se dresse le Pic Pobeda !

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Avec pour maigres indices les courbes humides et chiffonées d’une carte au trésor au 1:100000e, nous repérons des amers…

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… naviguons à vue sur un océan de glace…

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… marchons sur ses eaux éphémères…

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… glissons à la surface de profondeurs insondables…

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… ou passons tout-à-fait à travers. En fin de matinée, tandis que les avalanches grondent comme des cornes de brume, les crevasses rient en montrant leurs dents. Les ponts de neige dégèlent : ouf ! Nous étions amarrées l’une à l’autre 🙂

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Nous échouons enfin sur les flancs d’un ilôt flottant, fluo, sur ces flots figés, après quelques heures de grande traversée.

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Il n’y a, au camp 1 du Pobeda, qu’une tente d’expé formant un petit récif solitaire. Nous faisons sécher sous des cocotiers imaginaires nos duvets encore chargés de givre, et pendant ce temps, en corsaires curieuses, profitant d’un abri tout prêt pour le casse-dalle, nous inspectons les lieux.

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Diantre ! Il y a dans le fond de cette embarcation autant de provisions que dans les cales de la Santa Maria en partance pour le nouveau monde : graines, pistaches, friandises, pâtes, pain et riz, boites de conserve et même quelques barquettes de boeuf stroganov.

Oui, des barquettes de boeuf stroganov. Signe qu’une invasion se prépare ! Dans ce nouveau monde qu’est le Tian Shan, se rejoignent deux styles d’expéditions : alpin (light and fast pour une attaque furtive, ou Blitzkrieg…) et himalayen (gros camp de base pour tenir le siège). Quel choc des cultures !

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Nous, comme d’hab, on a choisi de caler au fond de nos poches un demi-sachet de soupe et deux vachequirits pour tenir les quatre prochains jours. On avance vite pour ne pas avoir faim trop longtemps. Et pourtant, l’idée de piquer à nos amis iraniens leur cargaison emballée avec amour ne nous effleure même pas. Les pauvres, après tant d’aller-retours chargés comme des dockers pour monter ce camp, ils auront bien mérité un festin.

Tandis que chez nous, dans les Alpes, on apprend d’abord que pour s’élever en montagne, il faut être léger.

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Le camp de base d’Inylchek Sud : un agglomérat de tentes, disposées à 4100m sur des lattes de bois et charpentées de métal, déplacées toutes les 3 semaines pour pallier les mouvements du glacier.

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Nous nous terrassons une aire un peu à l’écart. Ce n’est pas l’espace qui manque et les environs sont chouettes.

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Tout confort : balcon ensoleillé et eau courante (le jour) ; moquette de cailloux et réfrigirateur avec bac à glaçons (la nuit).

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Un chef de camp canalise les arrivages d’alpinistes venus faire le Pic Podeba et/ou le Khan Tengri…

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… supervise les rotations d’hélico, l’approvisionnement du camp, les secours en cas d’accident…

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… gère les éventuels retards de livraison…

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… ainsi que toutes sortes de petits enquiquinements fortement liés au mauvais temps.

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D’ailleurs, dans un contexte de crash récent et suite à quelques passages orageux condamnant le trafic aérien, ce bon vieux chef de camp offre l’aumône alimentaire aux trekkeuses en déroute qui viennent de lui tomber dessus, faméliques après 60km de course, baskets aux pieds, mains dans les poches et les poches vides, assez vexées de constater qu’elles arrivent plus tôt que leurs affaires. Hé oui ! L’hélico a du retard et nous avons de l’avance…

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Pendant 24h, donc, tout en restant à l’affût du prochain volatile, nous faisons un peu de lessive, un peu de ménage, un peu de couture ; des activités pour lesquelles notre considération ne s’élève guère au-dessus de celle qu’a le chef de camp pour nos humbles personnes. Tant mieux : il ne viendra pas vérifier nos permis d’ascension.

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D’ailleurs, que faire d’autre à 4000m ? Hé bien, de nouveau, de l’anthropologie d’altitude. La moitié des alpinistes vient ici réaliser l’ascension du Khan Tengri (6995m), l’autre moitié s’élance à l’assaut du Pobeda (7439m). Beaucoup d’entre eux ont déjà vaincu le Pic Lénine (7134m), le Pic Korjenevskovo (7105m) ou le Pic Kommunism (7495m). Vaincre ces cinq sommets est récompensé par l’attribution du Snow Leopard, l’ultime consécration des alpinistes du monde soviétique.

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Or dans ce terrain de jeux qu’est la montagne, les sommets sont pour les alpinistes, un peu ce que sont pour les enfants les images dans les cours de récré. Dès qu’on en a gagné une, on se sent un looser tant qu’on n’a pas complété l’album 🙂

Ici, donc, les collectionneurs en crampons se partagent deux sommets. Et nous….

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.… nous avons tout le reste (ainsi que ces deux sommets).

En revanche, nous n’avons pas reçu le matos et passons le temps en papotant avec les voisins. Je fais le tour du camp escortée par un kazakh anglophone ; j’en profite pour me faire conter l’histoire de l’ascension du Pic Pobeda par un fleuron de l’alpinisme russe : Boris Korshunov lui-même.

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Boris, 9 fois détenteur du Snow Leopard et toujours sur pied à près de 79 ans, m’emmène voir les carcasses de containers qui rouillent sur la moraine depuis plus de cinquante ans. Vestiges de l’ère soviétique, ils témoignent d’une époque où, à défaut d’hélico, les expéditions lourdes se faisaient parachuter des vivres et où l’on ne se souciait point de la biodégradabilité des emballages alimentaires.

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D’ailleurs, la mode des expéditions lourdes n’a, semble-t-il, pas tout-à-fait quitté la région. Nous y reviendrons…

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Mais enfin, ça y est ! Nos affaires et nos vivres sont arrivées 🙂

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Chic ! nous allons pouvoir remanger de l’aïl et des herbes de klamath. Voyez plutôt comme la joie brille dans nos yeux.

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Après vingt-quatre heures oisives, on a surtout les jambes qui fourmillent ! On s’encroûte, le sport nous manquait ! On se permet juste un p’tit check météo…

P1010878… et enfin, c’est le décollage !

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Trek d’Inylchek : la moraine !

La prochaine fois qu’on verra la Mer de Glace, on va bien rigoler. Avec ces cinquante kilomètres, le glacier d’Inylchek est le plus long d’Asie Centrale.

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Le camp que nous visons se situe au point de jonction entre les glaciers descendant du Khan Tengri (6995m) et du Pic Pobeda (7439m). Pour s’y rendre, c’est simple : il suffit de prendre à droite à la bifurcation.

Lorsque vous rejoignez les teintes bleutées que prennent les pierres à l’horizon, enfin, vous êtes arrivé.

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A gauche, North Inylchek ; à droite, South Inylchek : les deux bras du glacier enserrent le Khan Tengri. Ils se rejoignent aux abords du lac Merzbacher, une immense poche qui fait l’objet d’un phénomène unique au monde…

Tous les ans au mois d’août, le lac se vide en trois jours dans les profondeurs du glacier. Pour comprendre ce mystère… avis aux amateurs de spéléo.

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Ces grandeurs insondées attirent finalement les curieux : ce soir, c’est dans un camp d’observation géologique que nous faisons halte. Ce dernier carré de verdure flotte comme un petit récif sur une mer de débris et de glaces.

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Après une longue remontée solitaire de la première moitié de la moraine, nous partageons ce soir, avec quelques scientifiques, une poignée de marcheurs et deux autres alpinistes, la contemplation de l’un de ces couchers de soleil qui vous resserre l’humanité.

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Au crépuscule, il semble que le monde entier regarde dans la même direction. Les soirs ont cette curieuse façon de se vivre à plusieurs comme les matins de se vivre seuls. En journée l’on explore, en soirée l’on se rassemble, tout comme l’on s’éparpille l’été aux quatre vents pour mieux retrouver, l’hiver venu, la chaleur de nos racines.

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Cette éternelle respiration du monde, qui fait aimer autant le printemps que l’automne, invite à rechercher sans cesse des inspirations profondes, ainsi que la meilleure façon de les rendre.

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La moraine aussi respire.

Derrière nous, mufle à ras de terre, le glacier soufflait d’une narine froide.

J. Giono

Au gré des forces qui l’animent, elle s’étend, se contracte, souffle, crie, craque ; sous la contrainte d’une pression phénoménale, elle se meut lentement. En-dessous, la révolte gronde. Au petit matin, lorsque nous nous y enfonçons, nous nous livrons à l’anarchie de cette destructure macroscopique.

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Fallait-il qu’hier soir, depuis notre promontoire, nous nous écartions des profondeurs pour découvrir, avec un peu de recul, la majesteuse harmonie de l’ensemble. Car au troisième sous-sol, la tête dans le guidon, le chaos est dantesque.

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Il s’agit de trouver son chemin à travers le dédale : on recherche en vain des sentiers qui n’existent pas, on croit repérer des kairns qui n’en sont pas.

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Zab excelle à flairer le meilleur itinéraire et je tâche d’emboîter le pas. Minipouces que nous sommes… Cherchant un retour à la terre, nous finissons par nous y dissoudre. Bientôt, les monticules se font plus hauts, les crevasses se font plus larges, la glace affleure sous les cailloux qui roulent et l’on doit éviter les pièges en opérant de larges détours qui cassent notre moyenne…

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Or, le temps que nous avons est à la mesure du poids de nos vivres dans nos sacs à dos. C’est à dire, minime. Nous avons fini nos dernières nouilles déshydratées hier soir, nos derniers biscuits ce matin. Aujourd’hui, on tape dans nos jokers alimentaires. Les dernières barres y passent. Je décolle quelques fruits secs du fond de mes poches… Et puis, plus rien. On a prévu juste.

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Nous espérions couvrir aujourd’hui les ving-cinq derniers kilomètres qui nous séparent du camp de base, mais après huit heures de marche nordique, voilà la faim qui se pointe.

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Play the game for more than you can afford to loose. Only then will you learn.

W. Churchill

Je cale. Zab, elle, n’a ni faim, ni soif, ou bien elle trompe la fatigue en regardant les cîmes :

– Tu as vu cette face-là !!! Et ici, ces ressauts, quels potentiel ! Mais c’est un endroit de dingue ! Et ces goulottes ici, c’est majeur, à en faire pâlir les Droites ! Et là regarde ! On commence par quoi Vio ? Ah, il faudra revenir ! Une semaine, ça ne suffira pas !

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Zab… j’ai faim 😦 Je songe avec amertume à ce kilo de riz qu’on a oublié à Karakol. Le reste de nos vivres a dû arriver au camp de base, par l’hélico d’hier… Entre les deux, pas un brin de génépi à se mettre sous la dent. Nous n’avons plus rien à manger.

La fringale me met de mauvaise humeur ! Les cailloux m’exaspèrent, les pierres me sortent par les yeux, les petits grains roulent sous mes semelles… Qu’elle est longue, cette moraine ! et comme il faut, à l’image du glacier, se défaire de nos charges, écarter nos encombrants débris ; comme il faut en franchir, des micro- et des macro-obstacles, avant d’espérer effleurer, un jour, un peu de neige, un peu de bleu, un peu de paix.

J’ai faim.

Ca m’apprendra à partir ainsi en baskets et la fleur au fusil sur l’un des plus grands glaciers du monde…

Zab ! Zaaaab…

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Mais que vois-je ? Le glacier de Dikij ! Le Pic Pobeda ! Et… et… là-haut… un camp ! Le camp de Dikij ! A trois cent mètres à droite ! Zab, tu vois ce que je vois ?

– On avait dit autonomes, Vio.

– Juste pour dire bonjour ! avant de finir de monter au camp de base !

Certainement, dans l’une des tentes du camp de Dikij, nous trouverons bien deux sachets de sucre… Et puis, tant qu’à plaider pour une petite pause, autant choisir de s’asseoir dans un amphithéâtre.

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Plus que cent mètres… plus que cinquante… trente… vingt…

Une silhouette sort du dôme de la moraine et se tourne vers nous. L’homme nous aperçoit. Je trébuche vers lui plus que j’avance. Il écarte ses bras en grand, ouvre un espace large comme son sourire et s’écrie :
– Salaam Aleikum !!!

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Nous n’avons pas le temps de répondre. Sacha nous pousse dans la tente mess, nous asseoit et nous offre des concombres, des tomates, une soupe de légumes et deux assiettes de pâtes bonnes à se rouler par terre. Comment refuser ? La confiture de framboises est une tuerie 🙂

On dévore tout les larmes aux yeux. Sacha rigole quand on lui demande l’addition : tout ça bien sûr, c’est cadeau !

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A la manière de nos hôtes tadjiks, son sourire s’élargit à chaque plat qu’il nous apporte. Il valait bien qu’on affronte pour lui quarante kilomètres de caillasse. De ces millions de pierres, je n’ai guère le souvenir…

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Ce soir, comme le soleil rase de nouveau la moraine, j’entends seulement encore l’écho des mots de Sacha, ces deux mots qui, des tréfonds de l’Afrique aux extrêmités de l’arc himalayen, des déserts d’Asie Centrale aux archipels indonésiens, forment un salut universel…

– Salaam Aleikum !

Deux mots que l’on traduit comme on veut, que l’on entend comme on veut, quoi qu’on en dise, quoi qu’en dise le reste du monde… mais qui transportent pour nous, à l’issue de ce voyage, les souvenirs d’un accueil imbattable, d’une générosité poussée à l’extrême, d’une invitation au partage, d’un cadeau providentiel.