Trek d’Inylchek : la moraine !

La prochaine fois qu’on verra la Mer de Glace, on va bien rigoler. Avec ces cinquante kilomètres, le glacier d’Inylchek est le plus long d’Asie Centrale.

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Le camp que nous visons se situe au point de jonction entre les glaciers descendant du Khan Tengri (6995m) et du Pic Pobeda (7439m). Pour s’y rendre, c’est simple : il suffit de prendre à droite à la bifurcation.

Lorsque vous rejoignez les teintes bleutées que prennent les pierres à l’horizon, enfin, vous êtes arrivé.

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A gauche, North Inylchek ; à droite, South Inylchek : les deux bras du glacier enserrent le Khan Tengri. Ils se rejoignent aux abords du lac Merzbacher, une immense poche qui fait l’objet d’un phénomène unique au monde…

Tous les ans au mois d’août, le lac se vide en trois jours dans les profondeurs du glacier. Pour comprendre ce mystère… avis aux amateurs de spéléo.

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Ces grandeurs insondées attirent finalement les curieux : ce soir, c’est dans un camp d’observation géologique que nous faisons halte. Ce dernier carré de verdure flotte comme un petit récif sur une mer de débris et de glaces.

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Après une longue remontée solitaire de la première moitié de la moraine, nous partageons ce soir, avec quelques scientifiques, une poignée de marcheurs et deux autres alpinistes, la contemplation de l’un de ces couchers de soleil qui vous resserre l’humanité.

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Au crépuscule, il semble que le monde entier regarde dans la même direction. Les soirs ont cette curieuse façon de se vivre à plusieurs comme les matins de se vivre seuls. En journée l’on explore, en soirée l’on se rassemble, tout comme l’on s’éparpille l’été aux quatre vents pour mieux retrouver, l’hiver venu, la chaleur de nos racines.

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Cette éternelle respiration du monde, qui fait aimer autant le printemps que l’automne, invite à rechercher sans cesse des inspirations profondes, ainsi que la meilleure façon de les rendre.

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La moraine aussi respire.

Derrière nous, mufle à ras de terre, le glacier soufflait d’une narine froide.

J. Giono

Au gré des forces qui l’animent, elle s’étend, se contracte, souffle, crie, craque ; sous la contrainte d’une pression phénoménale, elle se meut lentement. En-dessous, la révolte gronde. Au petit matin, lorsque nous nous y enfonçons, nous nous livrons à l’anarchie de cette destructure macroscopique.

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Fallait-il qu’hier soir, depuis notre promontoire, nous nous écartions des profondeurs pour découvrir, avec un peu de recul, la majesteuse harmonie de l’ensemble. Car au troisième sous-sol, la tête dans le guidon, le chaos est dantesque.

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Il s’agit de trouver son chemin à travers le dédale : on recherche en vain des sentiers qui n’existent pas, on croit repérer des kairns qui n’en sont pas.

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Zab excelle à flairer le meilleur itinéraire et je tâche d’emboîter le pas. Minipouces que nous sommes… Cherchant un retour à la terre, nous finissons par nous y dissoudre. Bientôt, les monticules se font plus hauts, les crevasses se font plus larges, la glace affleure sous les cailloux qui roulent et l’on doit éviter les pièges en opérant de larges détours qui cassent notre moyenne…

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Or, le temps que nous avons est à la mesure du poids de nos vivres dans nos sacs à dos. C’est à dire, minime. Nous avons fini nos dernières nouilles déshydratées hier soir, nos derniers biscuits ce matin. Aujourd’hui, on tape dans nos jokers alimentaires. Les dernières barres y passent. Je décolle quelques fruits secs du fond de mes poches… Et puis, plus rien. On a prévu juste.

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Nous espérions couvrir aujourd’hui les ving-cinq derniers kilomètres qui nous séparent du camp de base, mais après huit heures de marche nordique, voilà la faim qui se pointe.

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Play the game for more than you can afford to loose. Only then will you learn.

W. Churchill

Je cale. Zab, elle, n’a ni faim, ni soif, ou bien elle trompe la fatigue en regardant les cîmes :

– Tu as vu cette face-là !!! Et ici, ces ressauts, quels potentiel ! Mais c’est un endroit de dingue ! Et ces goulottes ici, c’est majeur, à en faire pâlir les Droites ! Et là regarde ! On commence par quoi Vio ? Ah, il faudra revenir ! Une semaine, ça ne suffira pas !

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Zab… j’ai faim 😦 Je songe avec amertume à ce kilo de riz qu’on a oublié à Karakol. Le reste de nos vivres a dû arriver au camp de base, par l’hélico d’hier… Entre les deux, pas un brin de génépi à se mettre sous la dent. Nous n’avons plus rien à manger.

La fringale me met de mauvaise humeur ! Les cailloux m’exaspèrent, les pierres me sortent par les yeux, les petits grains roulent sous mes semelles… Qu’elle est longue, cette moraine ! et comme il faut, à l’image du glacier, se défaire de nos charges, écarter nos encombrants débris ; comme il faut en franchir, des micro- et des macro-obstacles, avant d’espérer effleurer, un jour, un peu de neige, un peu de bleu, un peu de paix.

J’ai faim.

Ca m’apprendra à partir ainsi en baskets et la fleur au fusil sur l’un des plus grands glaciers du monde…

Zab ! Zaaaab…

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Mais que vois-je ? Le glacier de Dikij ! Le Pic Pobeda ! Et… et… là-haut… un camp ! Le camp de Dikij ! A trois cent mètres à droite ! Zab, tu vois ce que je vois ?

– On avait dit autonomes, Vio.

– Juste pour dire bonjour ! avant de finir de monter au camp de base !

Certainement, dans l’une des tentes du camp de Dikij, nous trouverons bien deux sachets de sucre… Et puis, tant qu’à plaider pour une petite pause, autant choisir de s’asseoir dans un amphithéâtre.

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Plus que cent mètres… plus que cinquante… trente… vingt…

Une silhouette sort du dôme de la moraine et se tourne vers nous. L’homme nous aperçoit. Je trébuche vers lui plus que j’avance. Il écarte ses bras en grand, ouvre un espace large comme son sourire et s’écrie :
– Salaam Aleikum !!!

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Nous n’avons pas le temps de répondre. Sacha nous pousse dans la tente mess, nous asseoit et nous offre des concombres, des tomates, une soupe de légumes et deux assiettes de pâtes bonnes à se rouler par terre. Comment refuser ? La confiture de framboises est une tuerie 🙂

On dévore tout les larmes aux yeux. Sacha rigole quand on lui demande l’addition : tout ça bien sûr, c’est cadeau !

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A la manière de nos hôtes tadjiks, son sourire s’élargit à chaque plat qu’il nous apporte. Il valait bien qu’on affronte pour lui quarante kilomètres de caillasse. De ces millions de pierres, je n’ai guère le souvenir…

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Ce soir, comme le soleil rase de nouveau la moraine, j’entends seulement encore l’écho des mots de Sacha, ces deux mots qui, des tréfonds de l’Afrique aux extrêmités de l’arc himalayen, des déserts d’Asie Centrale aux archipels indonésiens, forment un salut universel…

– Salaam Aleikum !

Deux mots que l’on traduit comme on veut, que l’on entend comme on veut, quoi qu’on en dise, quoi qu’en dise le reste du monde… mais qui transportent pour nous, à l’issue de ce voyage, les souvenirs d’un accueil imbattable, d’une générosité poussée à l’extrême, d’une invitation au partage, d’un cadeau providentiel.

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