Le push

Pic Lénine ! Nous avons mis un mois pour venir à ta rencontre et cette nuit, nous marchons vers ton sommet.

Il est deux heures et demie lorsque nous franchissons le premier mur et déjà, Zab s’est retournée dix fois pour m’attendre. Mon rythme est tranquille, enfin, soutenu pour moi… Le sien est soutenu, enfin, tranquille pour elle 😉 Nous évoluons à proximité l’une de l’autre, non-encordées : sur l’épaule large qui mène vers le Camp 3, il n’y a ni crevasse, ni corniche. Nous sommes plus « light and fast » que jamais, légères et rapides, avec un peu à boire et un peu à manger. Tout notre bivouac est resté au Camp 2. Notre objectif : monter au maximum. Puis, tout redescendre.

A l’inflexion de la première bosse vers 5600m, échauffée, je me cale sur ce joli petit mouvement de balancier qui ne me demande point d’effort et m’encourage de sa régularité d’horloge normande. La montagne, d’ailleurs, est un sport de normand. On fonctionne à l’économie.

– Ca va toujours ? me crie Zab.
– Ca va super !

C’est vrai que ça va super. Nous approchons des six mille mètres et nous respirons bien. Hier soir, je n’en aurais pas donné ma main à couper. Surprise par une migraine à une altitude à peine plus élevée que nos derniers cols à vélo, je ravalais ma frustration : qu’il s’agisse d’un MAM, de la soif ou du rayonnement écrasant du soleil de la veille, entre toutes les causes possibles, l’une d’elles ne me laissait guère le choix. Je m’étais endormie avec la certitude d’avoir à redescendre dès l’annonce des premières clartés.
Et puis trois heures plus tard, le réveil a sonné. Nous avons ouvert les yeux sur la couche de givre qui tapissait l’intérieur de la tente et je constatais, épatée, que ma migraine avait véritablement, totalement, disparu.
Ainsi, quittant sur la pointe des crampons le camp assoupi, nous sommes élancées à l’assaut du Lénine.

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La nuit s’est épaissie entre Zab et moi. Je garde en ligne de mire sa frontale qui se fait plus petite, là-haut, sur la bosse. Il s’agit de surveiller aussi la brume qui recouvre le camp 2, bien en-dessous de nous, pour ne pas qu’elle enveloppe d’un seul coup la face Nord et me prive de ma coéquipière. Mais la menace ouatée s’évapore. En revanche, le polystyrène glisse sous les crabes et pour chaque pas en avant, il faut rendre un demi-pas en arrière. Neige dure, soufflée. Le vent s’est levé. Il arrache aux surfaces froides des poignées de grésil qu’il nous jette en pleine face. Il faut affirmer ses pas à l’encontre du vent. Entre deux bourrasques, on a le temps d’ajuster la position du menton sous le col de la doudoune, de corriger l’angle de la capuche. Un coup d’oeil à la montre attachée sur mon sac : -29°C. Tout de même.

Comme elles sont loin, les suées du col de Kargush. Les heures caniculaires de Dushanbe. Les sources chaudes de Garmshashma… Les souvenirs de la route me reviennent en mémoire. A chaque pas que je pose dans la neige glacée, j’offre un battement de coeur pour le Tadjikistan. Pic Lénine… Nous avons traversé à vélo un pays entier pour te rendre visite. Nous avons, lentement, apprivoisé tes flancs, nous avons effleuré ton socle et rencontré les habitants des plaines que tu domines… Quelle aventure !

Il apparaît que chaque mètre parcouru à vélo était un mètre gagné contre notre ignorance, contre nos peurs, contre nos résistances. Un mètre de plus, sans doute, vers la connaissance, la générosité de nos hôtes, l’énergie de l’équipe. Il en va de même pour le combat que l’on mène sur cette pente gelée à l’encontre du vent. Comme nous nous élèvons sous le ciel étoilé, le moindre pas nous arrache aux abîmes. On n’avance pas bien vite dans cette neige qui se joue des crampons et contre cette limaille qui nous gifle le visage, mais chaque mètre en avant reste une victoire sur nos obscures profondeurs. Bienheureuses ces abîmes, bienheureuses ces profondeurs, infinies réserves de force et de courage, qui nous donnent l’inexorable énergie d’avancer.

C’est donc tout cela qu’il faut prendre à la fois. Le voilà, le 7000 qu’il nous faut conquérir : allons donner à nos vies un peu de latitude, un peu d’amplitude, un peu d’altitude…

Je marche entre les allées du Camp 3. En l’honneur de cette petite conquête, je sacrifie une barre de céréales. Brève pause contemplatoire avant d’attaquer la suite. La nuit pèse encore de tout son poids sur la montagne. La lune est rêveuse et légère. Les toiles claquent ; le vent les écrase. De petites congères se forment autour des tentes endormies, autour de mes pieds glacés, autour de mon nez qui coule. Au-dehors, ici, personne ; au-dedans, sûrement, un tas d’alpinistes effrayés qui hésitent à sortir…

Au loin, sur l’arête, la frontale de Zab a fait demi-tour.

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