Retrouvailles

Je sais que la montre a sonné. Je le sais ! mais j’étouffe ses derniers échos dans les plumes de mes rêves. Zab, of course, est déjà sur pied.

– Vio ! tu l’as mis où, le briquet ?

Nous nous arrachons aux moelleuses profondeurs de nos Valandré pour avaler un thé qui sent la chaussette : les gourdes que l’on conserve au fond du duvet sont les seules qui ne gèlent pas. Puis, subitement, nous glissons vers les étoiles. A deux heures du matin, j’ai oublié mon envie de sommeil. La brusque sonnerie du réveil n’était qu’un appel à la continuité. La nuit cristalline nous aspire, car c’est debout qu’il faut vivre ses rêves, le nez dans l’air glacé et les crampons aux pieds. Nous nous élevons seules sur les pentes du Lénine, laissant derrière nous, au fond d’une mer de brumes, le vaste archipel du Camp 1 endormi.

La montagne porte les traces de la multitude. Le pic Lénine est fréquenté : un vrai Mont-Blanc des Russes… Une planche verglacée enjambe une crevasse. Une échelle est jetée en travers d’une autre. Nous nous prenons les pieds dans une corde fixe qui n’a rien à faire là, sur une pente de neige à 35°.

– Il y a l’air d’avoir foule en journée !
– … ouais !
– C’est presque dangereux ces cordes fixes ! Tu imagines quand il y a du monde ? Des types vont tirer dessus pendant que d’autres les relâchent, et puis, je te parie que certains montent avec des poignées bloquantes…
– … mmh.
– Vio, tu ne dis plus rien ?
– … rhâââaaa…

Au-dessus de cinq mille mètres, je n’ai de souffle que pour des onomatopées. Zab, elle, me fait tranquillement la conversation. La situation me fait sourire. J’ai encore des progrès à faire en matière de petits pas : comment économiser deux fois plus tout en grimpant deux fois plus vite ! Mais la neige croustille et nous croquons l’instant. Nous avons rapidement tourné la page : hier encore nous nous demandions comment, désormais, survivre sans vélo ; à présent, c’est certain, il est juste impossible de nous passer de montagne.

Les neiges se couvrent d’une pâle fluorescence. On devine l’aube, à la poudre rose dont se farde l’horizon. Les étoiles, une à une, s’éteignent. Notre regard vogue sur le fil des crêtes, poursuit l’ondulation des lignes. C’est un mouvement qu’on aimerait suivre longtemps, celui des pentes alpines faites de pureté et d’élan.

Mais le vent se lève et se met à courir le long de la face Nord, cryogénique, dès le lever du jour : un gros vent bien froid, épais, arctique, celui qui, d’un souffle, congèle les joues et givre les sens. Jusqu’à l’arrivée au Camp 2, nos pensées tournent en rond : garder les doigts au chaud – bouger les orteils – plisser les yeux pour ne pas les perdre.

Garder les doigts au chaud… bouger les orteils…

Avancer.

Montagne ! Nous sommes contentes de te retrouver.

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