Ambiance funeste

Au Camp 2, 5240m, une soixantaine de tentes s’agglutinent sous un pilier rocheux. Elles se sont fait méchamment bousculer par la tempête cette nuit. Pour nous qui arrivons au lever du jour, l’endroit semble bien protégé, à cela près que notre tente, dressée à la périphérie du village de toile, jouxte de profondes crevasses.

Crevasses sans fond, si proches de la tente que quand on papotte… ça résonne 🙂

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Nous sommes au coeur d’un amphithéâtre enneigé blotti contre la face Nord. L’endroit est surnommé « the frying pan« . Toute la journée, nous cuisons à petit feu.

On s’occupe en jouant les anthropologues. Le camp 2 est un excellent terrain d’observation de l’alpiniste plus-ou-moins averti en milieu naturel. L’on vient sur cette « voie normale » des quatre coins du monde et il y a un côté énergisant à voir chacun donner, pour un même objectif, le meilleur de soi-même. Se cotoient ici les courageux alpinistes-d’un-jour, les candidats de la Lenin Peak Race, les sportifs originaux montés à ski de randonnée…

Dès le début de l’après-midi, la chaleur accable les retardataires. Nous encourageons des cordées lentes, sensiblement affaiblies ou malades, excessivement chargées…

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Le Mal Aigü des Montagnes frappe un peu au hasard. Nous sommes loin de tout connaître en matière de MAM, mais le spectacle nous déconcerte. De même que beaucoup de non-plongeurs savent qu’il ne faut pas remonter en surface plus vite que les bulles, beaucoup de non-alpinistes se doutent bien qu’il faut absolument redescendre en cas de signes évidents de mauvaise acclimatation : migraines, manque d’appétit, insomnies, nausées…

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Pourtant, aux abords de notre abri, quelques groupes hagards s’agenouillent auprès de la dernière crevasse (notre crevasse !)… Les polonais trébuchent, une japonaise tient sa tête entre ses mains, nos deux voisins allemands vomissent leur petit-déjeuner. Ce qui serait beau, se dit-on, serait que nous conquérions cette montagne tous ensemble. Nous aimerions voir cette mosaïque internationale célèbrer une victoire commune au sommet… (c’est Lénine qui serait content !!! Hum). Mais il semble que les schémas d’acclimatation pratiqués ici épuisent les prétendants plus qu’ils ne les accompagnent.

Cette cordée aperçue à deux cent mètres il y a trois heures, vient seulement d’atteindre la fin de la trace…

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Certains s’entêtent ici depuis plusieurs jours en espérant, dans cette attente fatale, faire disparaitre leurs symptômes… Mais en restant sur place, en dormant, ou pire : en allant plus haut, on ne soigne pas un MAM apparaissant. On l’aggrave ! Le risque d’oedème pulmonaire/cérébral est réel, même sous Diamox.

Les informations sur le MAM et les pathologies d’altitude sont largement disponibles sur Internet (voir liens ci-contre). Pourquoi tant de gens, au Camp 2, ignorent ces recommandations ? Certaines agences proposent-elles un rythme inadéquat ?

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En début d’après-midi, dans la pente raide qui domine le camp, une poignée de personnes assurent à l’épaule la redescente en bout de cordes d’un homme inconscient, allongé dans un civière. MAM, malaise, accident ? Nous discutons avec des alpinistes qui peuvent encore parler (!) et apprenons que deux Espagnols ont tout récemment disparu de l’arête. Le vent, parait-il, est féroce… Il y a eu la tempête… et personne ne semble avoir atteint le sommet depuis des jours.

Et puis, il y a cette tente voisine de la notre, désertée depuis quelques jours… Brrrr…

Pour ne pas nous laisser gagner par cette vague de morosité, nous faisons un peu bande-à-part ! Nous allons explorer les environs, quatre-cent mètres au-dessus du camp, afin de parfaire notre acclimatation. Le pouls lent, la respiration régulière, la jambe sautillante et l’esprit vif : tout va bien, nous sommes en grande forme. Rien n’entame notre optimisme !

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En fin d’après-midi toutefois, c’est pendant que nous contemplons, rêveuses, l’immense face Nord du Pic Lénine, que subitement nos regards s’y figent. Là-bas, entre les zones de glace, loin, très loin de l’arête sommitale, nous apercevons les formes…

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… des deux jeunes surfeurs hongrois qui, hier, paraît-il, ont manqué à l’appel. Le camp est alerté. Il n’y a pas d’hélico pour eux, si haut. Leurs corps seront récupérés le lendemain par une équipe de secours. Nons songeons, amères, que la montagne tranche les vies de trop d’entre ceux qui avaient encore tant à dire, tant à donner.

La nuit, vers onze heures, c’est-à-dire deux heures avant notre réveil, nous sommes dérangées par des voix enjouées qui nous parviennent des tentes de l’étage du dessus. J’entends les fêtards crier « vodka ! » au milieu d’un tintement de verres ; leurs rires couvrent les râles de notre voisin qui vomit encore.

Le Pic Lénine, ce sommet de 7000m le plus gravi au monde et sans difficulté technique particulière n’a rien de « facile« . Nous étions juste venues sur cette voie normale pour continuer de nous acclimater, mais l’ambiance nous révulse : dans quel genre d’endroit sommes-nous ? Quel est, pour tous ces gens, le sens d’une telle ascension ?

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