Le désert

Après notre bivouac à Zumugd, comme nous renouons avec les rives du Panj, il semble que la rivière, écrasée sous ce soleil de plomb, est devenue mercure.

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Elle s’adoucit, s’étale, paresseuse, prend ses aises entre nous et la rive afghane.

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La chaleur commence à nous peser. Nous avons eu bien soif la veille. Il y a, entre Ishkashim et Langar, une tranche accablante de trente kilomètres de sécheresse que nous avons traversée sous un pic de canicule…

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En outre, pendant que la tête du peloton, déjà arrivée au village, se rafraîchit à la fontaine, c’est toujours la fin de la caravane qui a le plus de mal. Mieux vaut ne pas s’attarder dans l’étuve, lorsqu’on vide son bidon d’eau dès dix heures du matin.

J’ai eu le nez creux hier en faisant le plein à Shitkharv. Dix kilomètres plus loin, au coeur de la fournaise, je déposais sur le bord de la route une gourde d’eau fraîchement filtrée :

« Pour toi Audrey ! Courage ! Je t’attends au prochain coin d’ombre…« 

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Dûr ! Suite à cette expérience, lorsque les premiers bancs de sable nous ont surpris avant Zumudg, nous avions pressenti le pire.

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Et le pire est venu. Car aujourd’hui, on remet ça. Après Langar la piste monte atrocement jusqu’au col de Kargush.

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On se tape les lacets en plein cagnard, on sue, on peine, on en bave à pousser le vélo dans les lits de graviers de ces côtes infernales et on se demande bien quelle folie nous a pris de venir pédaler là ???

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Trente-cinq degrés, mortes de soif, parfois quelques 4×4 qui nous frôlent et nous étouffent dans un spasme de poussière chaude…. Misère ! Que sommes-nous venues faire dans ce foutu désert ?

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On transpire, on a la gorge sèche, les paupières qui grincent, la langue qui cartonne et ne trouvons même plus le courage de contempler l’Hindu Kush, qui se perd au fond, dans le bleu.

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Comme on en rêve, du bleu ! D’un océan, d’un lac, d’une rivière, que dis-je, d’une source, d’un gobelet, d’un dé à coudre…

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On tomberait à genoux pour la fraîcheur d’un cours d’eau.

Mais comme il est loin, le Panj qui suinte dans les entrailles de ce canyon, tout au fond, tout en bas…

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Malheur ! Plus on avance, plus on prend de l’altitude… 3500m, 3600m… 3700m… Et bientôt plus une goutte d’ombre à l’horizon.

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On passe en mode cuisson à sec, façon cocotte-minute, mais sans eau. Forcément, ça a tendance à attacher un peu au fond de la marmite.

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Deux ou trois kilomètres après Langar, nous ne sommes plus que nuage de vapeur. Sueur, crème solaire, poussière mijotent ensemble sous les mains, dans les chaussettes, sur le front, dans le dos, à la manière des papillottes.

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Alors quand au milieu du désert, en fin de matinée, un vent inattendu s’élève, doucement, et nous caresse le dos… Imaginez ! Une brise nous accompagne, providentielle…

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L’on ne peut que sourire et pédaler, encouragées, poussées par ce vent comme par une main céleste,

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Et ce petit courant d’air prend soudain toute l’importance du monde.

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Or, leçon d’Islande et de Patagonie : dans la vie, quand on a le vent de dos, il faut avancer.

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Et lorsque chaque gravier, chaque particule de piste, chaque bille de pierre met toute son énergie à gaspiller la notre, lorsque les grains de sable défient notre équilibre, lorsque tous ces petits atomes insignifiants remplissent nos journées d’une présence monstre,

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Alors seulement l’on commence à comprendre :

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Ces déserts doivent être traversés, à vélo, à pied, à cru, à vide, à la mesure de nos plus maigres moyens, pour saisir l’importance des choses…

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pour goûter à la valeur d’un courant d’air, d’un grain de sable, d’une goutte d’eau.

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Et ce désert qui, auparavant, nous paraissait si vide,

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se remplit aujourd’hui d’un milliard de richesses,

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nous dévoile nos forces, précise nos besoins, nous révèle l’essentiel.

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Il se métamorphose et nous métamorphose. Ce n’est plus à travers un désert que l’on pédale alors,

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mais à travers un grenier d’abondance où, croûlant sous les révélations, on s’approprie des forces neuves. On se défait ici de tout ce qu’on a, pour, enfin, reposséder tout ce qu’il reste. Et le vrai désert, qu’est-ce ? Notre sécheresse de coeur, notre aride ignorance, ces terres en friche qui nous séparent des autres…

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Pour rien au monde, nous ne descendrions des vélos ! A part peut-être, au moment venu, lorsqu’une source vient à notre rencontre…

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… et cette eau, quand elle nous est offerte, on la déguste, on en raffole, on en redemande. Elle se mêle à la sueur et aux larmes,

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on la boit en murmurant merci…

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Ce n’est plus une question, c’est une évidence : nous savons bien pourquoi nous sommes venues. L’eau a un goût d’absolu, le vent un parfum d’infini…

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Quiconque n’a jamais traversé le désert ne profite point de ce festin…

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Et si l’on ne souhaite à personne d’éprouver la soif…

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… l’on souhaite au monde entier de connaître la saveur de cette eau-là.

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Une réflexion sur “Le désert

  1. Fraichement abonnés on découvre votre blog. Merci de nous faire voyager avec vous . Votre humour et la justesse de vos texte sont un régal
    J François et Nicole

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