Route du Wakhan

Il y a des régions comme ça dont l’Histoire vous fascine. Nous avions longuement rêvé de la Route de la Soie. Au cours des films ou des lectures préparatoires, nous avions entrevu les richesses du chemin. Nous avions goûté aux épices en dévorant de la littérature. Respiré ces parfums d’orient qui se mêlent à l’encre des pages. Du bout des doigts, en suivant le fil des lignes, effleuré celui des tapis brodés.

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Nous rêvions donc un peu aux fabuleux récits d’Alexandre, de Marco Polo, de Kessel et de Bouvier.

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En traversant le Tadjikistan, nous espérions tomber par hasard sur des châteaux de terre, des mosquées centenaires, des caravansérails oubliés. Mais à mesure que l’on rêve de vestiges et de ruines, il semble que l’on pense moins aux hommes qu’aux traces qu’ils ont laissé.

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D’autre part, nous avions appris, pendant la préparation de notre voyage, que les Pamirs, et en particulier le Wakhan, avaient survécu à des périodes de famine et ne subsistaient encore que grâce à la culture de terres bien maigres, coincées entre les montagnes…

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Terres austères et rocailleuses, souvent bien plus propices à l’élevage de chèvres…

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… qu’à la culture maraîchère.

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Nous avons pourtant eu la surprise de découvrir, au cours de notre épopée dans la vallée du Panj, non seulement des étendues arables relativement généreuses…

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… mais aussi l’existence de serres expérimentales permettant de produire des concombres toute l’année 😉

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Alors nous, bien sûr, tout cela, nous l’ignorions complètement. Toutefois, nous n’étions pas tout-à-fait dans l’erreur en imaginant qu’il serait difficile d’acheter des vivres une fois dans la vallée qui longe le Wakhan. L’on n’y trouve en effet que d’éparses épiceries. Nous avons donc profité d’une dernière pastèque aux environs de Rushan…

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… puis pédalé jusqu’à Khorog pour faire des provisions de vitamines, fruits secs, pistaches, pâtes chinoises, riz, conserves approximatives de boeuf et de thon, biscuits pour le matin, concombres et tomates pour le déjeuner, et euh bien sûr, tablettes de chocolat pour toute heure de la journée (bah oui).

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En outre, les futurs cyclos que vous êtes seront rassurés d’apprendre que l’on trouve de tout à Khorog. Des trucs à manger, des machins pour réparer les porte-bagages…

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… et même des gens, des voitures, un aérodrome, une université, un cybercafé qui manque un peu de débit…

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… et un marché grouillant qui, au contraire, n’en manque pas.

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Bref, nous avons fait le plein. D’ailleurs, nous sommes arrivées au Pamir avec le souhait d’être 100% autonomes dans notre trip afin de ne pas gêner les populations locales. Nous sommes donc reparties de Khorog un peu plus lentes et beaucoup plus encombrées, chargées chacune de cinq kilos de vivres dans nos sacoches.

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Je reformule. Nous sommes arrivées d’Occident avec notre étrange habitude d’accumuler des vivres, ce qui nous paraît censé lorsque l’on est sur le point de s’aventurer, seul, dans un futur incertain. Et nous avons pédalé en Orient, chargées comme des mules d’une tonne de précautions rassurantes, destinées à nous mettre à l’abri du besoin. A croire que notre sécurité se mesure autant à la taille de notre épargne qu’à la fiabilité de notre autonomie.

Mais qu’avons-nous donc à faire de cette indépendance ?

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Sitôt arrivées dans la vallée d’Ishkashim, nous devions nous souvenir avec toute la force du monde de l’expérience des Monts Fan, deux semaines auparavant, où nous faisions la connaissance des véritables conquérants…

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Car nous revoilà aux prises avec ces terribles pirates…

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… ces voleurs désarmants qui nous dérobent notre défiance…

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… anéantissent nos jalousies…

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… nous dépouillent de nos défenses…

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… subtilisent notre égoïsme…

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… nous laissent nus, désarmés…

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…face à leur invincible générosité.

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Il s’agissait pour nous de ne gêner personne et voilà que nous finissons par vexer tout le monde à force de chercher à manger dans notre coin, à camper dans un champ pour ne pas déranger.

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Au vu de leur accablement manifeste, nous avons vite appris à ne pas insister.

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Quelle insolence nous pousse à priver notre hôte du plaisir de donner ?

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Comment dédaigner l’hospitalité ? Comment refuser qu’un groupe d’enfants profitent de votre surprise lorsqu’ils vous offrent en riant, un soir, un sac d’abricots mûrs et sucrés ?

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Et quelle est cette force inconnue qui nous bouscule et les rend si heureux ?

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D’où vient ce sourire mystérieux qu’ont les gens du Pamir lorsqu’ils vous donnent tout ?

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Enfants, paysans, marchands…

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… laboureurs, bergers, maraîchers…

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Hôtes d’un jour ou passants bienveillants…

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… nous envions votre infini plaisir qui consiste à donner…

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… et que nous avons oublié.

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Qui sait ? Peut-être avons nous, nous aussi, un jour été comme eux ?

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Si ce plaisir n’existait pas, il faudrait l’inventer.

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Emues – et pas qu’un peu ! – par cette expérience, nous passons, pendant l’expé, des soirées entières à refaire le monde…

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… et en venons parfois à la conclusion que si le monde était à refaire, il faudrait peut-être juste commencer par ça…

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… donner.

A mesure que nous progressons, donc, au lieu de s’amenuir, nos provisions augmentent. De chaque maison nous repartons l’estomac plein, chargées malgré nous d’un pain, d’un sac de légumes, d’une poignée de bonbons.

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Croyez bien que nous n’avons pas le choix. Nous acceptons malgré le poids des sacoches et le pain de la veille, celui de l’avant-veille et celui du goûter, qui sèchent et qu’on n’arrive même pas à entamer.

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Avant de partir, du coup, on s’arrange pour glisser un billet sous la nappe de la salle à manger.

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De surcroît, on peut compter sur Zab pour laisser des souvenirs…

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Cela nous apprendra à entasser bêtement des vivres pour garantir notre autonomie. En montagne, on avance léger. La société du Pamir n’est pas basée sur l’épargne et le crédit, mais sur la confiance et le don. On ne survit pas seul, on compte sur le collectif…

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… et quelle meilleure sécurité que celle que procure une cordée ?

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7 réflexions sur “Route du Wakhan

  1. MERCI Violaine, pour ces récits empreints d’une grande sensibilité et si agréables à lire. J’ai hâte de m’enrichir de la suite de votre aventure. Surtout continue à distiller tes articles avec parcimonie, sans quoi je les dévorerai trop goulûment 🙂
    Pierre

  2. merci pour les recits et pour non montrer l’évidence qu’on a oublié dans nos societes … donner sans contrepartie devrait etre la base d’une societé moderne … et ou on s’apercoit que c’est nous qui sommes tres en retard …

  3. Comme d’habitude, quel plaisir de te lire à la fois grâce à la « forme », et en plus le fond est particulièrement touchant. Super !

  4. Rohhhh quel plaisir de vivre ces rencontres, même par procuration. Les photos sont superbes. Les textes juste comme il faut. Je dévore votre récit avec délectation… et des lueurs dans les yeux.

  5. Photos superbes, comme le récit : « la confiance et le don. On ne survit pas seul, on compte sur le collectif… ». Tout le monde devrait le méditer.
    Merci de nous faire tout partager ainsi !

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