Afghanistan

Sur nos vélos, nous dévorons la vallée du Panj avec appétit. Nous nous régalons des merveilles du chemin, d’autant plus que nous avions failli en être privées !

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Naturellement, ce sont celles qui prennent de l’avance qui en profitent le plus. Zab, alias la chêvre des montagnes, a du flair pour les arbres fruitiers.

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En général, voilà comment ça se passe : on roule ensemble en discutant, on se laisse lentement distancer, on commet l’erreur de faire une pause photo et pouf ! Zab disparaît.

S’ensuit une longue poursuite du petit-point-noir-qui-file-à-l’horizon, qui nous sèche, nous use et nous fait perdre espoir. Une heure ou deux plus tard, vidées et affamées, nous finissons par craquer sur une barre de céréales et c’est alors qu’au détour d’un pan de montagne, rongées par la culpabilité, crac ! Nous surprenons Zab en pleine orgie…

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… ça faisait une heure qu’en nous attendant, elle dévorait l’arbre sur pied.

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Abricotier, mûrier, cerisier, tout y passe !

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Il n’y a pas que les fruits qu’on dévore au bord des routes : il y a les parois rocheuses et les sommets, aussi, que l’on dévore des yeux ; et plus on pédale et plus – c’est fou ! – l’on pense à la montagne. Un 7000 nous attend, là-bas, tout au fond des Pamirs, et puisqu’un désir satisfait fait aussitôt place à un nouveau désir, à peine montées sur nos vélos, nous voilà de nouveau trépidant d’impatience à l’idée de conquérir les cîmes.

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– Ils sont magnifiques ces sommets ! Tu as vu l’immense dalle de granite là-bas ? Je suis sûre que ça se grimpe…
– Oui ça passe, c’est sûr, par l’arête là-haut ! Super effilée dis-donc ; mais par cette faille sous le bastion, ça devrait le faire !
– Il faudra revenir avec des pitons !
– Oui mais non, on n’ira jamais, c’est pas possible… C’est de l’autre côté.
– De l’autre côté de quoi ?

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L’Afghanistan. Terre de merveilles interdites, flanquées, malencontreusement, de l’autre côté du Panj. Des montagnes de rêve, des parois belles à en combler nos vies… Des gens, leurs histoires, une histoire… inaccessibles. Déjà quarante-huit heures de pédalage, deux cent kilomètres de rivière bouillonnante et toujours pas un seul pont.

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Il semble que le Badakhshan Tadjik et le Badakhshan Afghan se contemplent en chien de fusil depuis toujours, et que chaque pont manquant entre les rives du Panj offre un accès de moins aux contrebandiers. La route de la Soie dans un sens, la route de l’Opium de l’autre ! Les habitants ne se risquent pas.

– Vous les saluez, parfois, les gens d’en face ?

Le petit garçon me répond sans hésiter :
– Oui oui, on peut se parler ! On parle la même langue ! Nous sommes le même peuple !
– Mais ce fleuve ne gèle-t-il pas l’hiver ?
– Si, parfois ! A certains endroits, on pourrait traverser, mais on n’a pas le droit ! On apprend ça dès tout petit. Traverser, c’est interdit !

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La distance qui nous sépare de la rive opposée n’est pas beaucoup plus longue qu’une main tendue. La bordure est si proche qu’on entend braire les mules et parler les enfants. Les paysans vont aux champs. Une piste de terre et de sable longe le pied des montagnes, une piste en tout point semblable à celle sur laquelle on pédale… Traffic en moins : nous n’y avons vu passer qu’une seule moto.

Du reste, les peupliers verdoient, le blé pousse, les maisons se ressemblent et l’herbe, comme toujours, paraît plus verte encore sur la rive opposée.

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Je me demande combien de Panj coulent encore dans nos vies… Combien de fleuves sourds, colériques, lourds de calcaires et de sédiments, tranchent encore nos idées ? Combien de rivages voisins souffrent de nos préjugés ? Comme elles s’inondent vite d’un flux d’idées reçues, ces abysses de l’esprit. Au lieu de tendre des ponts vers l’inconnu, nous y jetons nos craintes et nos jugements mêlés.

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Quelle différence entre ces rives jumelles que le soleil arrose en égales quantités, l’une le matin, l’autre le soir ? Et si ces deux rives se posaient des questions identiques ? Et si, d’eux ou de nous, c’était nous qui nous trouvions du mauvais côté ?

A cette route du Panj… A toutes les questions qui viennent se prendre dans nos rayons, sans trouver l’ombre d’une réponse… A toi, l’Afghanistan, écrin millénaire ; nous t’observons avec l’espoir d’en savoir davantage et tout ce que l’on apprend en effleurant ton vieux visage, c’est qu’à mesure que l’on voyage, on ne découvre jamais que l’étendue de notre ignorance.

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4 réflexions sur “Afghanistan

    • Oui en effet, on est arrivées dans le blanc depuis, en passant par un certain nombre de couleurs de palettes. On a bcp de photos et de pages du roadbook à vous partager…

  1. salut Violaine….sur roues ou à pieds….je parcours dans tes lignes, ton sentier….tes dates me jouent des tours….bizous de Carole et de Ro

    • A quand le Wakhan pour Carole et toi Ro ? J’écris maintenant le récit d’il y a un mois. J’ai recalé les dates du blog sur les dates réelles des évènements. C’est exprès pour tous vous embrouiller.

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